Adieu, mon Colonel !

Après les grands congés scolaires que j'allais passer en famille en Allemagne, lorsque mon père me ramenait de Soest à Bonne-Espérance, nous avions souvent de grandes discussions philosophiques seul à seul sur la longue route. Et lorsque je lui faisais part de mes angoisses existentielles, de mes questions d'adolescent sur l'amour et l'avenir, il finissait souvent sa réponse, avec philosophie, en me répétant de ne pas trop m'en faire avec la vie, parce que de toutes façons, je n'en sortirais pas vivant...

Sans doute pour nous prouver une dernière fois qu'il avait raison, il est mort dans son sommeil le 20 juin 2001, laissant en héritage à ses enfants et aux générations de jeunes officiers et soldats qui ont servi sous ses ordres, son sens de l'humour, du devoir moral, et du service aux autres.

Être au service des autres était, comme il le disait lui-même, la première mission du chef. Jeune, il aurait voulu être médecin et aller au Congo. Les circonstances familiales l'ont amené à s'engager dans l'armée belge et, lieutenant des Cyclistes-Frontière, il a défendu comme il pouvait son pays face à l'invasion des chars allemands, avant d'être fait prisonnier durant cinq ans. Cinq années de jeunesse sacrifiées pour avoir osé défier l'envahisseur d'un pays libre. Le combat entre la liberté et la dictature reste une lutte de tous les jours, et elle prend de multiples formes ici et maintenant, mais avons-nous encore l'idéal, le courage et la patience de ces résistants des années quarante ?

Les nombreux compagnons d'armes présents dans cette assemblée, généraux, porte-drapeaux et simples soldats, qui se sont déplacés de Flandre, de Wallonie et des confins du pays, sont venus témoigner de leur respect et de leur reconnaissance pour l'homme qui, un jour, leur a donné un coup de main, une aide significative et désintéressée.

La guerre, la captivité et ensuite la longue attente devant le Rideau de fer face à un autre ennemi venant de l'est, ont donné à ce chef de troupe un sain recul face au pouvoir qu'il exprimait ironiquement dans un Petit code de philosophie militaire. Pour lui, la justice et l'honnêteté primaient sur le pouvoir. Je me rappelle, enfant, l'avoir accompagné un soir, d'Allemagne en Flandre, pour ramener lui-même en catimini un jeune grenadier qui avait déserté pour des raisons familiales et lui éviter ainsi le Conseil de guerre, qu'il présidait alors... Une façon de se moquer des conflits d'intérêts, quand l'intérêt qui prime est celui de l'autre...

Cependant, une chose dont il ne se moquait pas, c'était le projet familial qu'il avait élaboré avec Claire Finet, la sœur d'un compagnon de Bonne-Espérance, et qu'ils n'ont pu réaliser qu'après la libération avec la venue, comme ils disaient, de quatre beaux enfants.

Cet homme plein d'humour prenait donc très au sérieux son amour paternel qui était constitué de vision, de présence et de renoncement.

Son amour paternel était empreint de respect dans le regard qu'il portait sur ses enfants et de vision qui nous obligeait à devenir nous-mêmes.

Il était présent, discrètement et réellement. Il était là, au petit matin pour faire la vaisselle au lendemain des fêtes familiales, dans le jour pour nous conduire n'importe où, le soir pour fumer son cigare en faisant ses mots croisés ou en collectionnant ses timbres. Moralement, il était présent : éloignés ou absents, nous connaissions ses réponses à nos questions.

Il s'était aussi engagé au renoncement. Il savait que l'autonomie était conditionnelle à l'exercice parfois périlleux de la liberté. Il nous a laissés tous les quatre faire nos expériences de jeunesse, renonçant à intervenir tout en restant attentif. Il a aussi renoncé parfois à des opportunités de carrière militaire pour demeurer près de nous.

Ce que nous retenons tous les quatre de notre père, c'est qu'il était un vrai père, prodiguant un véritable amour paternel. Il avait la foi et, pour les croyants, cet amour paternel devait être à l'image de l'amour de Dieu.

 

Hommage prononcé par Albert Davoine, en l'église Saint-Rémy d'Eugies (Belgique) le 23 juin 2001.

 

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